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Il y a 10 ans, les révoltes dans les quartiers populaires

Le 27 octobre 2005, Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, poursuivis par la police, étaient électrocutés dans un poste EDF à Clichy-sous-Bois. La révolte qui a suivi a duré trois semaines. Pour la première fois en pareil crime, cette révolte a été nationale. Le jugement des deux policiers incriminés a été prononcé le 18 mai 2015. Dix ans après... Acquittés, bien sûr.
Pour la bourgeoisie, l’affaire est close. Et pour nous, dix ans après, quel est le « jugement  » ?

 

Cette révolte avait une cible politique

 

Il faut se rappeler le contexte. Le ministre de l’Intérieur s’appelle Nicolas Sarkozy. Le 20 juin 2005, au cours d’une visite à La Courneuve (93), il promet de « nettoyer les cités au karcher » [1]. Le 25 octobre, deux jours avant la mort de Zyed et Bouna, il déclare à Argenteuil (95) : « Vous en avez assez de cette bande de racailles, hein ? Eh bien, on va vous en débarrasser » [2]. C’est vraiment le flic n°1 en France. Après le drame, il prônera la double peine. Le 8 novembre, il annonce qu’il a « demandé aux préfets que les étrangers qui sont en situation régulière ou irrégulière, qui ont fait l’objet d’une condamnation, soient expulsés sans délai de notre territoire, y compris ceux qui ont un titre de séjour ». Bref, il attise le racisme. Alors que la répression est massive et expéditive – 2734 gardes à vue comptabilisées au 14 novembre, 597 incarcérations –, les expulsions du territoire seront moins d’une dizaine, les étrangers ne sont que 6% de l’ensemble des condamnés.

 

La révolte a donc une cible politique, largement et ouvertement partagée, y compris avec l’ensemble du prolétariat combatif. Les jeunes défient le pouvoir, ils font la démonstration de leur force collective, ils attirent enfin les médias sur eux. Habituellement, quand les flics commettent un meurtre, la révolte dépasse peu la cité concernée. Cette fois, la lutte locale de Clichy-sous-Bois se transforme au bout de trois jours en une lutte nationale, de classe et politique pour reprendre une formule de Marx et Engels.
Les jeunes s’emparent du seul mode d’action dont ils disposent, conforme à leur mode d’organisation spontanée et à leur expérience. Si ce mode d’action est limité, il est le reflet des limites politiques, organisationnelles et idéologiques de l’ensemble de la classe ouvrière.
Pourquoi ne pas brûler les voitures des beaux quartiers, disaient certains. Mais il y a longtemps que les ouvriers eux-mêmes (depuis 1944, 1947 ?) ne vont plus défier les bourgeois dans les beaux quartiers, et obéissent aux consignes de modération. Les coups de colère, comme les Contis à la sous-préfecture ou les Goodyear au siège, ne prennent jamais la dimension d’une lutte « nationale, de classes, politique », capable de provoquer, comme le 8 novembre 2005, le déclenchement de l’état d’urgence, en application de la loi du 23 avril 1955 (une loi de situation de guerre, la guerre d’Algérie à ses débuts).

 

Comme dans tout mouvement collectif, il existait des niveaux de conscience différents ; mais les jeunes qui s’exprimaient dans les interviews écrits ou télévisés affirmaient clairement, en négatif leur volonté de virer Sarkozy, en positif celle de transformer leurs conditions d’existence.
Il y a en France chaque année environ une dizaine de jeunes prolétaires tués par la police. Parfois d’une balle dans le dos, comme Amine Bentounsi en 2012 à Noisy-le-Sec. Les flics sont toujours, même dans ce cas, en « légitime défense ». Il faut lire le petit livre de témoignages « Permis de tuer » [3]. C’est une leçon magistrale sur la police et la justice, sur l’appareil d’État au pays de la « ddémocratie » et des « droits de l’Hommes », qui pose les problèmes à un niveau plus élevé et plus réaliste que beaucoup de luttes connues. Même si les familles de victimes ne sortent que lentement de la confiance en la Justice, et si les militants avouent : « Honnêtement, je n’ai pas de solution, mais ce que je sais depuis le départ, c’est que tant que nous serons peu à nous mobiliser, rien ne changera » (page 62).

 

Beaucoup ont dit que c’était un peu n’importe quoi

 

Nous ne parlons pas ici du discours politique de la bourgeoisie, du gouvernement, de leurs chiens de garde du monde médiatique, et de tous les réacs. Nous parlons de ce que l’on a entendu autour de nous, dans nos quartiers ou au boulot.
Le mode d’action principal, les incendies de véhicules, ont activé les contradictions entre jeunes et adultes, entre jeunes gars et filles, et femmes, entre les ouvriers d’immigration récente et les autres. On peut oser le parallèle avec les grèves des transports. Ce sont les usagers, majoritairement travailleurs comme les grévistes, qui en subissent les conséquences, et pourtant ce ne sont pas eux qui sont visés. La question est : quel autre moyen y a-t-il de se faire entendre ?
Les habitants des cités craignaient l’emballement de la violence. Mais les jeunes sont aussi leurs enfants, comme le disaient les femmes de La Courneuve. Nos fils, nos frères, nos cousins, comme disait un délégué de PSA Aulnay à la manifestation de Bobigny du 3 décembre 2005. Ils comprennent les raisons de la révolte, la trouvent légitime, tout en étant désemparés.
Les filles n’ont pas le même rapport à la cité. Elles subissent beaucoup moins les contrôles policiers.
Ce n’est pas un hasard si les femmes, les mères, sont les plus mobilisées contre les violences policières dans les banlieues populaires. Ce sont aussi les filles et les femmes qui sont les plus présentes et actives dans les associations de quartier et dans les mobilisations. Peut-être parce que ce sont elles, beaucoup plus que les hommes, qui portent la responsabilité de la famille, et donc du collectif.
La réaction des habitants des cités et quartiers populaires a pris la forme d’affirmations collectives et solidaires. A ne pas confondre avec celle d’habitants de résidences périphériques aux cités : autodéfense de leurs biens, avec matraques et chiens. Dans les cités, c’était des marches « vcitoyennes  » et des occupations conviviales de lieux de vie collectifs.
Ces contradictions secondaires, au regard de la contradiction principale avec la bourgeoisie, prennent d’autant plus de poids qu’aucune force politique n’est capable de les surmonter, en donnant un sens convergent aux révoltes, en pratique et pas seulement en tant qu’analyse. Pour cela, il faut que cette force organisatrice soit présente et reconnue dans chaque fraction de la classe, travaille sur chaque contradiction particulière – et n’occulte pas les spécificités au nom de l’unité.
En l’absence d’une telle organisation, c’est la bourgeoisie qui donne la parole aux « usagers en colère  ». Qui divise pour régner.

 

La (gauche de la) gauche à l’épreuve des révoltes

 

Le 8 décembre 2005 paraît dans le Nouvel Observateur un appel du collectif Devoirs de mémoires, qui commence ainsi : « Allons jeunes et moins jeunes de la patrie, le jour de s’inscrire sur les listes électorales est arrivé ». Et : « La démocratie n’attend que nous » [4]. Créé un an plus tôt, ce collectif comprend surtout des artistes, Djamel Debbouze, Joey Starr, mais aussi... Olivier Besancenot. Certains jeunes joueront le jeu, voteront Ségolène Royal au deuxième tour en 2007, et feront dès le lendemain un bilan amer. Proposer comme seule issue la voie électorale, c’est de fait faire la courte échelle au Parti Socialiste en l’absence d’une force alternative révolutionnaire. 10 ans après, le bilan est sans appel... Parmi les « forces de gauche », retenons cette déclaration de Patrick Braouzec sur RTL le 15 novembre 2005 (Braouzec n’est plus maire de Saint-Denis depuis un an, mais toujours député PCF) : « Si on veut, effectivement, sortir par le haut de cette situation et faire en sorte, d’ailleurs, qu’elle ne se renouvelle pas, je crois qu’il est utile, il sera utile d’entendre ce qui se dit, ce qui se fait dans les quartiers populaires ». Faire en sorte que cette situation ne se renouvelle pas... C’est clairement la voie « sociale » et réformiste du maintien de l’ordre qui est à l’œuvre.
Quant à Lutte Ouvrière, nous soulignions à l’époque une phrase de son éditorial du 4 novembre 2005 [5]. LO regrette le manque de « police de proximité ou de postes de police permanents dans les quartiers dits sensibles ». Nous commentions : « Cette position peut surprendre mais elle n’est pas nouvelle, et on la comprend mieux si on relit, par exemple, ce paragraphe dans son n° du 17 mai 2002 » : « La politique de restrictions budgétaires de l’Etat a entraîné une dégradation des services publics : transports en commun insuffisants, manque d’effectifs dans les bureaux de poste comme dans les établissements scolaires, et quasi-disparition de la présence de policiers dans les quartiers populaires... » Au moins ça a le mérite d’être clair...

 

Émeutes et révoltes ne sont pas révolution  !

 

Une révolution a des causes profondes, économiques, sociales, politiques, et celles-ci ne manquaient pas. Même la bourgeoisie et ses médias en listaient certaines : le chômage, l’échec scolaire, le manque de perspective, le racisme, le harcèlement policier. Pourquoi des jeunes se mettent-ils à courir quand ils aperçoivent des flics à l’horizon, alors qu’ils n’ont rien à se reprocher ?

 

Beaucoup parmi ceux qui se revendiquent du camp révolutionnaire, ont fait l’apologie des révoltes de 2005 comme le préambule à la révolution. Rien que ça.
« Ces jeunes sont une partie du prolétariat sans avenir qui ne peut être dupe face à la fausse perspective d’intégration (mais dans quoi ?)... Rangez vos syndicats aussi révolutionnaires soient-ils, vos associations, vos militants et autres samaritains de la cause sociale. C’est en tant que déclassés et chômeurs que nous exprimons ici haut et fort notre solidarité avec la racaille insurgée. Vaut mieux une bonne guerre civile qu’une paix pourrie ! » (Ni patrie ni frontières. L’essence de la révolte, 15 décembre 2005) [6].
Plus fort encore que les libertaires, quoique anecdotique : le parti communiste maoïste de France. « Pouvons-nous dire que la révolte des banlieues, et le mouvement contre le contrat première embauche, soient des éléments de la guerre populaire, font partie du processus qui y conduit ? Oui, ce sont les prémisses de la guerre populaire !... Cette révolte a soulevé la chape de plomb qui écrasait le prolétariat. » « L’aboutissement de la guerre populaire prolongée » sera « la grève générale insurrectionnelle  » [7].

 

Nos libertaires et nos « maoïstes » voient une continuité là où il y a un important saut qualitatif, entre « l’histoire de la guerre civile, plus ou moins larvée, qui travaille la société actuelle  » et « l’heure où cette guerre éclate en révolution ouverte et où le prolétariat fonde sa domination en renversant par la violence la bourgeoisie » [8]. Autrement dit, la lutte des classes dans la société actuelle est parfois violente – la guerre civile parfois un peu moins « larvée » -, mais on ne peut confondre cette « histoire » ordinaire avec « l’heure » des crises révolutionnaires où la question du pouvoir est ouvertement posée. Quand on affirme « On a raison de se révolter », on choisit un camp, on se déclare du côté des jeunes prolétaires, mais les problèmes politiques ne font alors que commencer. Et ce n’est pas « en tant que déclassés et chômeurs » qu’il faut les poser, mais en tant que prolétaires et communistes. Ce n’est pas non plus en assimilant tous les militants, syndicats et associations, « aussi révolutionnaires soient-ils », avec les « samaritains » et autres encadrants « de la cause sociale », subventionnés par la bourgeoisie et son Etat.
Etre dans le camp des prolétaires révoltés, c’est bien, mais ne pas prendre ses rêves pour la réalité, c’est mieux.

 

Et l’OCML VP alors ?

 

Une révolte, ce n’est donc pas encore la révolution. Et qu’est-ce qui mène de l’une à l’autre ? Une puissante organisation. Puissante théoriquement, et puissante pratiquement. On ne peut pas dire que VP soit une puissante organisation, surtout pratiquement. Alors, renforçons-la !

 


- Il est vain de pleurer sur le contenu et les limites de la révolte de la jeunesse masculine des cités. Ses limites, ses impasses, ne sont que la conséquence des limites de la classe ouvrière elle-même.
- Il y a un manque d’organisation, mais il n’y aura pas une réponse immédiate à ce besoin d’organisation. Et, fort certainement, d’autres révoltes se produiront dans des conditions semblables [9]. La bourgeoisie n’a pas vraiment les moyens, ni la volonté de traiter le problème à la racine [10].
- La question se pose dès maintenant de l’organisation et du travail au sein de la jeunesse populaire en rapport avec la construction d’une organisation ouvrière.
- Concernant l’unité populaire dans les cités, le rôle des associations pourrait être décisif, mais pas à n’importe quelles conditions. Elles sont majoritairement utilisées (et financées pour cela) comme amortisseur social, pas comme force d’auto-organisation populaire.
- La dépendance financière est un obstacle idéologique, mais n’est nullement le seul, et joue plus à terme que comme facteur immédiat. Ces organisations touchent plus les femmes, qui y trouvent la solidarité et le réconfort de l’entraide.
- Mais il faut s’attacher à développer les entraides entre habitants et l’activité militante pour reconstruire un tissu d’associations de lutte pour empêcher les conditions de vie de se dégrader encore plus.
- Être plus présent dans les mobilisations contre les crimes policiers, pour exiger « Vérité et Justice », car elles peuvent être les premiers leviers de conscience de la véritable nature de classe de l’État, sa police et sa justice.

 

L’intensité du chômage, la peur du futur, sont porteurs d’une permanence de la concurrence entre prolétaires. Mais il est aussi inévitable que l’approfondissement de l’exploitation et du mal vivre social active des aspirations à autre chose, une révolte même sourde. Il ne faut pas s’attendre à ce que celles-ci suivent un cours spontané conforme à nos aspirations. C’est à nous de révéler le contenu vrai de ces aspirations. C’est à nous de les développer en tant qu’aspirations conscientes et justes.
Pour qu’un jour tous les Zyad, Bouna, Muhittin, David, Aristide, Yahya, Martin, Bruno, Sofiane et Harouna (les dix du 27 octobre 2005) puissent rentrer tranquillement d’une partie de foot sans avoir peur.

[1Soir 3, « Enfant tué par balle : Nicolas SARKOZY promet de « nettoyer » la Courneuve », 20 Juin 2005 https://www.youtube.com/watch?v=RMCuWdLz2Nk

[2INA, « Nicolas Sarkozy « Vous en avez assez de cette bande de racaillles, on va vous en débarrasser » », 26 Octobre 2005 http://www.ina.fr/video/I09166721

[3Permis de tuer, Edition Syllepse, 2014, 10€

[4Stéphanie Binet, « Un appel pour donner un coup de jeunes aux urnes », Libération, 12 décembre 2005 http://www.liberation.fr/societe/2005/12/12/un-appel-pour-donner-un-coup-de-jeunes-aux-urnes_541448

[5Journal Partisan N°199, décembre janvier 2006 http://www.vp-partisan.org/article206.html

[7PCmF, La guerre populaire prolongée dans les pays impérialistes, Avril 2008.

[8Karl Marx et Friederich Engels, Le Manifeste du Parti Communiste, 1847 https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000.htm

[9Deux ans après, le 27 novembre 2007, deux ados en mini-moto sont tués, percutés par une voiture de police, à Villiers-le-Bel. La suite est inquiétante pour la bourgeoisie : réaction de toute la cité, toutes générations confondues, et des cités environnantes ; la police qui recule, débordée ; des carabines à plomb et fusils à pompe utilisés (lire Vengeance d’Etat, Villiers-le-Bel, Editions Syllepse, 2011, 8€).

[10Cinq ans après, Le Parisien du 26 octobre 2010 faisait le bilan de la situation à Clichy-sous-Bois. Les gymnases ont été reconstruits, mais « le chômage culmine aujourd’hui à 23% ». Des milliards ont été alloués à la « rénovation urbaine » et autres « politiques de la ville », mais le système capitaliste et sa crise sont toujours là. (Lire Opération Banlieues, de Hacène Belmessous).

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