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Quel avenir pour les ouvriers de la Mécanique ?
Tract du 12 juin 1985
Ce tract a été distribué à Alsthom, à l’occasion de la restructuration d’un atelier important de l’usine.
Publié dans la brochure "Critique de Lutte Ouvrière, vers quelle révolution ?", voici une partie de la présentation qui y était faite :
"Le texte aborde les questions concrètes qui se sont posées aux ouvriers d’un atelier en restructuration. Nous avons cherché, sur tous les problèmes soulevés, à articuler une explication du fonctionnement de cette société et une perspective à long terme, montrant ce qu’il faudrait changer après une révolution et les conséquences sur les axes revendicatifs d’aujourd’hui.
Ce tract, exceptionnellement long, a été malgré tout très lu et favorablement accueilli (même si nous n’avons pas, tout d’un coup, rallié politiquement tout l’atelier, il ne faut pas rêver). Cela prouve que les ouvriers sont capables de lire une propagande de haut niveau, à condition qu’elle s’accroche à leurs préoccupations. Et cela contrairement à ce qu’affirme LO qui justifie le bas niveau des échos de boîte par le bas niveau de culture et de préoccupation des ouvriers".
Le tract d’origine en fac similé, à télécharger au format pdf
A la Mécanique, depuis quelques temps, c’est l’inquiétude. Déjà la désorganisation complète du travail posait des questions. Aujourd’hui, la présence des Consultants confirme ces appréhensions. Et ce qui se passe dans l’atelier mérite qu’on s’y arrête longuement, parce que c’est ce qui va se passer plus tard dans TOUTE l’usine.
Les problèmes de l’atelier
On sait que l’atelier fabrique surtout des Changeurs de Prise pour les transfos, sous licence d’une boite allemande, la MR. Pour donner une idée, l’atelier produit en gros 200 appareils par an, contre 2300 à la MR.
Et parait-il, l’atelier n’est pas compétitif à l’usinage, soit face aux PMI, mieux équipées, soit face à la MR elle-même, où la production dix fois supérieure permet l’utilisation d’équipements plus performants.
Enfin, l’évolution dans la technologie, du type C au type M, puis maintenant au type V se traduit par l’introduction de plus en plus importante de matériaux composites, donc de moins en moins de fonderie et donc d’usinage. Comme dans l’automobile.
Alors, à l’occasion de la restructuration engagée dans tout le groupe, et à l’usine, c’est les questions à propos de l’atelier. Le Cabinet de Consultants est là POUR CA ! Rentabiliser l’atelier dans ce contexte de crise. Quant à savoir ce sur quoi ça va déboucher, c’est l’inconnu : modernisation de l’atelier, abandon de l’usinage au profit des PMI ou de l’usine ultra-moderne du groupe à Armentières, voire montage des appareils venant directement de la MR, on n’en sait trop rien ...
Rien d’étonnant à ce que tout le monde soit inquiet ! On le serait à moins... C’est ce que reflètent les 93 signatures (presque tout l’atelier) de la pétition CGT, portée en délégation massive au CE de Mars. On ne sait plus trop où on en est et ce qui nous attend.
Changer les chefs incompétents ?
C’est vrai qu’entre Pellen, Laurent et Nozahic (aujourd’hui à la retraite), on n’est pas gâté en Mécanique... Mais mettre d’autres chefs, plus compétents, est-ce que cela change quelque chose ? On commence à voir ce que ça pourrait donner avec Delacroix et Barré. Des chefs toujours sur le dos, qui nous font travailler un maximum, sans nous permettre une minute pour souffler ... Non merci, très peu pour nous !
Par contre, c’est vrai qu’on a des idées : sur le nombre de chefs, agents de maitrise et autres parasites, on pourrait en renvoyer bon nombre à la manivelle. Ça permettrait déjà de réduire le temps de travail sans coûter un sou, au contraire ! Et on pourrait élire nos responsables pour organiser le travail, à tour de rôle et sous notre contrôle à tous. Evidemment, ça ne viendra pas tout seul, tout çà ! C’est remettre en cause toute la hiérarchie, toute la division capitaliste du travail. Et imposer un tel système, c’est imposer un nouvel ordre social, avoir le pouvoir POUR NOUS, sur les ruines du capitalisme.
Acheter des machines neuves ?
C’est la grande idée en l’air, lancée par la CGT, avec un tract faisant l’étude du parc machines de l’atelier et critiquant sa vieillesse. Ça nous apportera quoi, ces machines ?
D’abord sûrement du CHÔMAGE. Les machines neuves apportent de nombreuses suppressions d’emplois, avec l’automatisation. Par exemple, si on additionne les emplois supprimés par la Georg (Tôles magnétiques), les nouveaux Traitements Condensateurs, la machine à tracer et oxycouper (Chaudronnerie), la nouvelle machine aux Isolants, on ne doit pas être loin de la quinzaine !
Ensuite une aggravation de nos conditions de travail, avec par exemple le travail en équipes. Des machines modernes, à commande numérique, comme le fameux centre d’usinage réclamé par la CGT, elles coûtent très cher et il faut les amortir. Alors, si elles ne permettent pas de supprimer assez d’emplois, on met les autres en équipes...
Enfin, ces machines amènent la déqualification, avec d’un côté la masse des P1, P2 qui deviennent des presse-boutons, dont la seule tâche est de produire toujours plus, et de l’autre seulement quelques techniciens pour l’informatique et l’entretien.
Quant à croire que ça améliorera la compétitivité de l’atelier face aux concurrents et donc à conserver l’emploi, c’est une DOUCE ILLUSION. Ce ne sont pas les machines qui créent d’abord les richesses et améliorent la compétitivité, ce sont les hommes : si les industries japonaises sont plus compétitives, c’est que la classe ouvrière y est bien plus exploitée (congés, retraite, salaires...). Si les PMI sont plus compétitives c’est que les conditions de vie et de travail y sont bien plus dures qu’à l’Alsthom.
Ensuite, ça ne résout rien sur deux autres aspects : l’évolution technologique où il y a moins d’usinage, et la différence d’échelle de production avec la MR.
Nous, on est d’accord pour des machines neuves et modernes :
– Pour récupérer du temps libre à nous. Récupérer les gains de productivité qu’elles apportent, non pas sous forme de chômage comme le produit le capitalisme, mais sous forme de TEMPS LIBRE pour tous, de réduction du temps de travail importante.
– Pour améliorer les conditions de travail, supprimer les travaux pénibles, dangereux et répétitifs. Evidemment, ça ne va pas tellement dans le sens de la direction !
– Si elles nous permettent de changer notre travail, de le comprendre, et de le maîtriser d’un bout à l’autre du processus. Par exemple si TOUS les ouvriers travaillant sur CN sont formés à la programmation et à l’entretien de leur machine. Et pas la mini-formation bidon proposée par la Direction, juste pour savoir lire un listing et détecter les pannes les plus grossières.
Mais là encore, d’un point de vue capitaliste, ce n’est vraiment pas rentable !
Réorganiser l’atelier ?
C’est le travail actuel du Cabinet de Consultants et des Cercles de Progrès. Ce qu’ils cherchent ? Diminuer les temps morts, les gâchis, les attentes de pièces ou d’outillage etc. Et c’est vrai qu’il y a de quoi faire à ce sujet dans l’atelier...
Ca va donner quoi ? Tout simplement une accélération de la production pour les ouvriers, un renforcement de l’exploitation. Alors que si c’était NOUS qui faisions la réorganisation de l’atelier, elle permettrait certainement de gagner beaucoup de temps, d’éliminer une masse de gaspillages, et donc de réduire considérablement le temps de travail. Pour le capitalisme au contraire, ce temps gagné est transformé en suppressions de postes !
Alors aujourd’hui, il ne faut surtout pas tomber dans le piège de vouloir participer à ce petit-jeu, parce qu’on "en a assez de perdre son temps à attendre ou rattraper des loupés.
Des idées pour réorganiser l’atelier, on en a tous.
Pour réorganiser complètement la production, pour savoir ce qu’on produit, connaître toutes les phases de son développement, depuis la planche à dessin jusqu’au montage sur le transfo. Qui sait aujourd’hui ce qu’est un Changeur de prise en Charge ? Et comment ça marche ?
Au contraire, le travail est toujours plus découpé, parcellisé, et les machines modernes renforcent cette tendance.
Réorganiser l’atelier, c’est lutter contre cette parcellisation qui nous dépossède de notre savoir, contre le découpage usinage/montage, ou encore dessinateur/ouvrier/technicien. Tout le monde devrait pouvoir être à la fois, et à tour de rôle, ouvrier, dessinateur, informaticien, monteur et usinier. C’est cela la réorganisation qu’il nous faut, avec les formations appropriées, et ça ne pourra se faire qu’en transformant radicalement les règles du jeu de toute la société.
Rapatrier la sous-traitance ?
Tout a été dit sur la question, ou presque.
D’abord, c’est pour l’instant assez faible dans l’atelier. Ensuite, c’est renvoyer le problème sur les ouvriers des boites sous-traitantes, PMI ou autres, qui sont eux dans des conditions encore plus difficiles que nous pour lutter. C’est dresser les ouvriers les uns contre les autres. C’est se soumettre à la concurrence et en accepter les conséquences.
Nous au contraire, nous voulons la COOPÉRATION entre les producteurs, la SOLIDARITÉ DE CLASSE des ouvriers contre le capitalisme, qui nous mène à de telles situations. Ce qui impose de sortir du cadre de l’usine, pour le poser plus largement, au niveau de la PLANIFICATION de la production sur toute la société.
COMPÉTITIVITÉ OU PAS ?
C’est un peu le problème qui revient au fil de ces questions.
C’est quoi la COMPÉTITIVITÉ ? C’est la capacité d’une entreprise capitaliste à survivre dans le contexte de concurrence et de guerre économique.
D’où vient la compétitivité ? De l’exploitation des ouvriers, du niveau technologique face aux concurrents, de la part du marché et de la capacité à en arracher d’autres (donc à produire moins cher).
Où mène l’acceptation de la compétitivité ? Au renforcement de l’exploitation, à la guerre économique renforcée, à l’aggravation de la crise.
Un exemple : admettons, parce que cela apparait plus « responsable », moins « utopique », qu’on accepte les propositions de la CGT : de « bons » chefs, une réorganisation de l’atelier, des machines neuves, le rapatriement de la sous-traitance etc. Tout cela en acceptant les conséquences en termes de compétitivité, c’est à dire l’aggravation des conditions de vie et de travail, en faisant le gros dos, avec l’espoir qu’ainsi on pourra s’en tirer et que ça ira mieux demain. Admettons encore qu’ainsi Alsthom améliore sa compétitivité et gagne des marchés sur ses concurrents. Que vont faire ceux-ci à ce moment ? Evidemment à leur tour restructurer, réorganiser, licencier pour garder leurs marchés.
On va se retrouver au point de départ, mais avec déjà des conditions aggravées par rapport à l’étape précédente, et une première bataille perdue sans avoir réagi...
Et c’est là-dedans que veut nous embarquer la CGT... Parce que dans tous ses tracts à propos de la Mécanique, la CGT prétend redresser la compétitivité de l’atelier !
Ne parlons même pas de l’illusion à réussir à devenir compétitif face à la MR, qui produit dix fois plus qu’Alsthom et est également en train de restructurer...
Notre SEULE issue, c’est de nous battre résolument pour nos intérêts d’ouvriers, sans nous préoccuper de la compétitivité capitaliste, en sachant consciemment que notre bataille l’attaque DE PLEIN FOUET.
C’est notre peau ou la leur, voilà la seule guerre qui nous concerne, NOUS !
Contre le réalisme compétitif, la concurrence, nous nous battons pour les intérêts ouvriers, pour la COOPERATION, pour une société sans exploitation, où on travaille POUR NOUS.
Faire ce constat, ce n’est pas baisser les bras. La lutte est possible et on peut gagner, imposer nos revendications, si on part dans le bon sens. Croiser les bras et ne rien faire, c’est le plus sûr moyen de se faire enterrer !
Alors, sur quoi se battre ?
• C’est se battre contre la restructuration de l’atelier, avec toute l’usine.
Empêcher le cabinet de Consultants de travailler, et s’il y a le rapport de forces, l’expulser de l’atelier (ça s’est fait aux Signaux quand ils sont arrivés). Boycotter tous les Cercles de Progrès, résister pied à pied à toutes les mesures d’intimidation, de serrage de vis. Mettre au pas les nouveaux chefs qui font du zèle.
• C’est empêcher le départ des machines, si ça se pose un jour. Les prendre en otages, non pas pour la défense du potentiel industriel capitaliste, pour une meilleure compétitivité dont on a vu ce qu’elle nous apporte, mais pour la défense de notre emploi et la satisfaction de nos revendications.
• C’est se battre pour le remplacement de tous les départs, en particulier FNE. La lutte pour l’embauche de Pezard était une première occasion. Il faut en tirer les leçons pour repartir d’un bon pied.
• C’est se battre contre le travail en équipes, le travail le Samedi.
• C’est se battre pour la formation générale de TOUS les ouvriers, à la physique, la mécanique, l’informatique etc. et à partir de là exiger une réelle polyvalence qualifiante, avec rotation des postes.
• C’est se battre, avec toute l’usine (parce que dans tous les ateliers c’est la même chose).pour la réduction du temps de travail, 35 heures et même moins si nécessaire, sans perte de salaire, pour récupérer A NOTRE PROFIT, les fantastiques gains de productivité faits sur notre dos. Pour non seulement empêcher le développement du chômage provoqué par les restructurations, mais pour entamer le combat, actif et chômeurs main dans la main, pour « UN EMPLOI POUR TOUS », au travers de LA RÉDUCTION MASSIVE DU TEMPS DE TRAVAIL.
