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Quelques leçons des municipales avec le recul politique que les politiciens n’ont pas
11 avril 2026
La première chose absolument marquante de cette campagne politique qui vient de s’achever, c’est que le caractère de classe des diverses couches sociales est totalement occulté par tout le monde. La Classe Ouvrière n’est plus, en ce moment, au cœur des démarcations politiques. Il n’y a donc plus de référence de classe, que l’on parle des électeurs ou de la composition des diverses listes en présence. Au mieux on parle de « quartiers populaires », quoique ces quartiers ne soient pas homogènes en termes de classe. Cela prête à toutes les confusions : quoi de commun entre une femme de chambre précaire à temps partiel pour un sous-traitant de l’hôtellerie et un petit commerçant qui cohabitent dans le même quartier, sinon peut-être le niveau de revenu ? Mais la situation sociale n’est pas la même, et donc la position politique et idéologique.
La deuxième chose vraiment visible, dont on a un peu parlé cette fois, c’est l’abstention. Elle atteint 70% dans les quartiers les plus prolétaires, sans compter les non-inscrits et les immigrés, légaux ou illégaux, qui ne votent pas : 80% de la population adulte qui reste en dehors du jeu électoral ? C’est astronomique et les commentateurs sont vite passés sur l’analyse pour chicaner sur les embrouilles électorales et les résultats.
On note au moins 10 points de plus dans ces quartiers que les moyennes communales déjà très importantes. C’est le cas aux Minguettes à Vénissieux, dans les cités de Montreuil, à La Maladrerie à Aubervilliers, à Bagnolet, au Vert Bois à Saint-Dizier, à Empalot à Toulouse et probablement un peu partout, avec de rares contre-exemples comme les 4000 à La Courneuve. L’étude bureau de vote par bureau de vote est bien plus précise et parlante que les résultats globaux.
Alors pour le coup, on peut dire que c’est une abstention de classe, sans pour autant en déduire autre chose sinon le rejet de la politique politicienne. En tous les cas, ce n’est certainement pas un « potentiel révolutionnaire de 21 millions de prolétaires » comme a pu écrire La Cause du Peuple, embarqué par un spontanéisme récurrent et délirant. Nous affirmons qu’il y aura des révolutionnaires aussi bien chez les votants que chez les abstentionnistes, et d’ailleurs des contre-révolutionnaires également des deux côtés. C’est peu le B-A BA de la sociologie politique, la base du matérialisme et du marxisme, mais c’est sans doute en demander un peu trop aux prétendus « maoïstes » de la Cause du Peuple.
Contrairement aux discours ronflants, la FI n’est pour l’essentiel pas la candidate des quartiers contre les bobos. En fait, il n’y a pas de vraie différence de composition sociale et de vote avec la gauche traditionnelle pour ce qui est des candidats et des listes. Pour l’essentiel, la FI prend ses voix sur la gauche traditionnelle (en particulier sur le PC qu’il a tendance à supplanter), pas sur l’abstention, c’est assez net. L’accumulation des patronymes d’origine étrangère sur les listes FI montre seulement la constitution d’une petite-bourgeoisie, de couches CSP+ originaires de l’immigration et provenant des quartiers populaires, qui revendiquent désormais leur place et leur part du gâteau, contre la bourgeoisie et les CSP+ réformistes blanches et racistes (PS). Le tout accentué par la guerre en Palestine qui radicalise les camps. D’où la violence des affrontements. On notera d’ailleurs aussi que les listes de la gauche réformiste traditionnelle comportent de plus en plus de candidats issus de l’immigration et de ne distinguent pas vraiment des listes LFI quant à la composition sociale.
Après, sur ce socle commun, les configurations locales, les guerres de clans jouent beaucoup… D’où des situations différentes d’un endroit à l’autre, mais qui ne se déterminent pas sur une base de classe. Ainsi Bagayoko (cadre à la RATP) a été élu LFI au premier tour, (nota, il est passé par le PC et a fayoté avec le PS…) du fait du rejet massif de l’ancien maire PS Hanotin qui avait réussi à se faire détester de tout le monde : on a beaucoup parlé de la fusion Pierrefitte Saint-Denis faite sans consultation, on n’a pas parlé de l’expulsion du marché du centre-ville, et ça, au niveau local, c’est destructeur ! Idem sur les situations à Blanc Mesnil, à Aubervilliers, à Vénissieux et Vaulx en Velin, à Roubaix etc. etc.
Globalement, contrairement à tout ce qui se dit, ce qu’il faut noter dans le résultat des élections c’est quand même la stabilité du vote en termes de classe, avec une forte poussée de l’abstention et une évolution à la marge des rapports de forces. Nous suivons depuis des années un panel d’une trentaine de communes populaires, grandes et petites, dans toute la France, regroupant 1 250 000 inscrits, un échantillon non négligeable donc, même s’il n’est pas représentatif de l’ensemble. Ce qu’on voit c’est une hausse de l’abstention, une stabilité de l’extrême-gauche, une légère baisse de la gauche réformiste (LFI comprise) ; une légère hausse de la droite traditionnelle, et même un tassement de l’extrême-droite qui n’est présente que dans la moitié des communes. Bref, pas de quoi paniquer. Ça se voit également à la bascule des grandes villes, voir le tableau du Parisien ci-contre.
Concernant le RN, on voit des choses contradictoires : le résultat dans les grandes villes et dans les cités est très faible, mais il gagne des villes moyennes et s’implante en profondeur dans certains endroits où la population se sent déclassée et abandonnée, en quelque sorte les « loosers » de la crise. Nous manquons d’éléments pour conclure politiquement et devons donc être très attentifs aux évolutions à venir.
La prise en main des médias par l’extrême-droite de Bolloré et Stérin, l’activisme protégé des groupes ouvertement fascistes, le racisme aujourd’hui complètement décomplexé en particulier contre les élus d’origine immigrée (notre solidarité pleine et entière à ces élus LFI et autres), la tendance internationale ultra-réactionnaire peuvent laisser penser à une dérive fascisante, une fascisation, au-delà de la tendance générale à la réaction.
Pourtant, un regard critique sur les résultats des municipales semble relativiser en partie cette analyse. Disons que nous resterons prudents et que pour l’instant nous manquons d’éléments pour avoir un avis, là il faut creuser, et nous invitons nos lecteurs à nous faire part de leurs arguments circonstanciés.
Néanmoins ce qui est certain, c’est la tendance à la réaction de tous les discours, sur la sécurité, l’armement ou pas de la police municipale, le nombre de policiers etc. Cela a été le programme constant de toutes les listes, y compris des listes réformistes de gauche, mais qui apparaissent toujours comme « moins pire » que la droite, ce qui n’est pas tout à fait faux comparé à Dati ou Ciotti…
On retiendra le niveau calamiteux du débat des campagnes municipales, alors qu’il y a une forte régression politique et idéologique dans les milieux populaires, qui se traduit par la généralisation de l’aspiration à un changement abstrait. Une camarade afghane nous le disait il y a des années : « quand les gens voient que ça change, quel que soit le changement, ils sont pleins d’espoirs ».
Et, bien sûr, ils sont ensuite toujours déçus, ce qui va évidemment se produire avec les municipalités LFI, en alimentant un vote illusoire d’opposition. Bien sûr, LFI prendra quelques mesures progressistes, mais un certain nombre de mesures réactionnaires des maires précédents resteront acquises, selon le principe « Deux pas en arrière, un pas en avant ». A Saint-Denis il y a certes un processus de désarmement partiel (seulement les LBD), mais le doublement des effectifs sous la mandature Hanotin n’est pas remis en cause. De même, on peut le voir avec l’arrêté anti-expulsion du nouveau maire de Saint-Denis, aussitôt (sans surprise) contesté par le Préfet et très certainement bientôt cassé par le TA, comme ça a été le cas à Gennevilliers auparavant… Et c’est ensuite resté sans lendemain.
Pour ces élections, nous étions restés en retrait avec une prise de position en demi-teinte (voir notre déclaration du 13 mars) :
« Alors c’est vrai. On ne peut pas laisser faire. On ne peut pas rester spectateurs de notre vie alors que le chaos s’installe sur la planète, y compris désormais dans nos pays impérialistes qui étaient restés confortablement à l’écart pendant des décennies.
Mais réagir, ça ne passe pas par ces élections, instrument truqué de la prétendue « démocratie ». C’est un écran de fumée pour nous faire croire qu’on peut agir sur notre vie, alors que la grande bourgeoisie du gouvernement, des institutions, des grandes entreprises, des ministères, des médias (le « système » capitaliste) décide à notre place en souterrain.
Réagir, c’est prendre ses affaires en main. C’est bien sûr être actifs au niveau associatif, syndical, local ou national. Mais c’est surtout reprendre le drapeau rouge de la politique, la vraie, celle des Communards, des révolutionnaires russes et chinois, celui de « Justice, Egalité et Révolution Sociale ». Reconstruire un parti politique révolutionnaire pour nous les ouvrier.e.s, les prolétaires, pour préparer enfin sérieusement notre libération, qui ne passera évidemment pas par le jeu électoral qu’on nous propose.
C’est ça la vraie et bonne question.
Alors pour les élections municipales, chacun.e peut se faire un petit film sympathique ou angoissé, décider que telle liste est « mieux » que telle autre, qu’il faut à tout prix éviter le pire ou qu’il faut se démarquer radicalement par le vote.
Aujourd’hui, les vrais communistes ne sont pas en mesure de peser sur la situation politique, c’est l’évidence. Alors, nous militants maoïstes, disons clairement qu’il ne sert à rien de voter, que c’est un leurre, mais nous ne voulons pas en faire un point de clivage avec toutes celles et ceux qui hésitent ou ont peur – d’autant justement que ça ne sert à rien !
Que chacun.e fasse donc comme bon lui semble, mais surtout, que chacun.e fasse le bilan de toutes ces élections passées, de toutes les expériences faites et de leurs échecs, ce qu’il en reste et fasse maintenant les bons choix de s’organiser politiquement. C’est le seul espoir, c’est la seule issue, c’est la seule qui permette de construire vraiment. »
L’étude des résultats montre que nous avions raison à 100%.
L’avenir est incertain, anxiogène, confus, tant au niveau national que mondial. Il ne sert à rien d’espérer en un changement illusoire proposé par des réformistes plus ou moins radicaux. Il ne sert à rien d’attendre une solution miracle qui n’arrivera jamais. Il ne sert à rien de faire confiance à des experts, quels qu’ils soient, qui prétendent parler en notre nom.
Producteurs sauvons-nous nous-mêmes ! Décrétons le salut commun ! »
Plus de 150 ans après, les paroles de l’Internationale restent toujours d’actualité !
