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Ambroize Croizat, ministre de De Gaulle
Partisan Magazine N°27 - Juin 2026
Il peut paraître injuste de cibler un seul homme quand celui-ci est ministre d’un gouvernement et membre d’un parti. C’est l’ensemble de ce gouvernement et de ce parti qui, en 1944-45, a « trahi » la lutte pour l’émancipation des travailleurs. Dire et répéter, comme le font tous les réformistes autour de nous, que la création de la Sécu est due à un homme, c’est une vision bourgeoise de l’histoire. Il n’était pas seul ! Et il n’a fait que généraliser ce qui existait déjà, y compris pour de larges secteurs de la classe ouvrière : mineurs, cheminots...
Mais il y a bien eu reniement. Il suffit de relire les Mémoires de De Gaulle pour s’en convaincre, pour comprendre le fond du problème (tome 3, page 117-123) :
« Cette guerre, où Hitler luttait à la fois contre les démocraties et contre les Soviets, jetait toute la classe ouvrière du côté de la résistance. La nation voyait les travailleurs reparaître en patriotes en même temps qu’en insurgés, comme ça avait été le cas à l’époque de la Révolution, des journées de 1830, du soulèvement de 1948, des barricades de la Commune. Mais, cette fois, c’est contre l’ennemi qu’ils faisaient grève ou allaient au maquis. Bref, rénover l’économie nationale afin qu’elle serve à la collectivité avant de fournir des profits aux intérêts particuliers et, du même coup, rehausser la condition des classes laborieuses, c’est ce que souhaitait le sentiment général. (…) Voilà donc, pour le « parti », une extraordinaire occasion. Confondant à dessein l’insurrection contre l’ennemi avec la lutte des classes et se posant comme le champion de ces deux sortes de révolte, il a toutes chances de prendre la tête du pays grâce à la surenchère sociale, lors même qu’il ne pourrait le faire par la voie du Conseil de la résistance, des comités et des milices. A moins, toutefois, que de Gaulle, saisissant l’initiative, ne réalise des réformes telles qu’il puisse regrouper les esprits, obtenir le concours des travailleurs et assurer, sur de nouvelles bases, le démarrage économique.
(…) L’année 1945 voit refondre entièrement et étendre à des domaines multiples le régime des assurances sociales. Tout salarié en sera obligatoirement couvert. Ainsi disparaît l’angoisse, aussi ancienne que l’espèce humaine, que la maladie, l’accident, la vieillesse, le chômage faisaient peser sur les laborieux. « Il y aura toujours des pauvres parmi nous », mais non plus de misérables. D’autre part, un système complet d’allocations familiales est alors mis en vigueur.
(…) Les choses étant ce qu’elles sont, j’entends employer au salut public tout ce qui en est capable. Bien entendu, les communistes ne sauraient en être exclus, dans cette période où la substance de la France serait gravement compromise si le peuple tout entier ne se mettait à la besogne, a fortiori si la guerre sociale le déchirait. Non pas que je me fasse d’illusion au sujet du loyalisme du « parti ». Je sais très bien qu’il vise à saisir le pouvoir total et que, s’il m’arrivait à fléchir, il monterait tout de suite à l’assaut. Mais la participation qu’il a prise à la résistance, l’influence qu’il exerce sur la classe ouvrière, le désir qu’éprouve l’opinion et que je ressens moi-même de le voir revenir à la nation, me déterminent à lui donner sa place dans le travail de redressement. Ruant, mordant, se cabrant, mais attelé entre les brancards et subissant le mors et la bride, il va donc, lui aussi, tirer la lourde charrette. C’est mon affaire de tenir les rênes. »
L’image est merveilleuse. Les communistes comme une bande de bourricots, parmi lesquels Ambroise Croizat, et De Gaulle tenant les rênes de la charrette, avec un itinéraire affiché : éviter le pouvoir ouvrier (qui était réellement menaçant), rétablir la puissance du Capital à l’intérieur et la puissance impériale à l’extérieur. Voilà ce qui explique la création de la Sécurité sociale. Vous voulez une grande réforme du système de la santé aujourd’hui ? Sachez que la dernière qui a eu lieu, c’était suite à une insurrection armée et à un « danger » de pouvoir ouvrier.
La plate-forme de VP affirme (cahier 3, page 15) : « Les révolutionnaires ne doivent jamais oublier le caractère contradictoire des victoires partielles dans les luttes quotidiennes. Ils doivent être conscients qu’elles représentent à la fois un rapport de forces face aux exploiteurs, et un achat par ceux-ci de la paix sociale, nécessaire à la poursuite de l’exploitation. » Mais en 1945, le PCF et Ambroise Croizat n’étaient plus révolutionnaires.